Quand la mort fait progresser la science

Dons de corps

Stéphanie Mac Farlane stephanie.macfarlane@tc.tc
Publié le 25 novembre 2016

Des étudiants de physiothérapie et d’ergothérapie développaient leurs connaissances de l’anatomie humaine à l’aide de… deux corps embaumés et disséqués.

©TC Media - Denis Germain

SCIENCE. Le nombre de corps admis dans les institutions d'enseignement a bondi de plus de 30% entre 2006 et 2014, révèlent des données compilées par TC Media.

En 2006, les six établissements scolaires du Québec participant au programme de don de corps à des fins scientifiques ont accueilli 196 dépouilles mortelles dans leur réfrigérateur. En 2014, ce nombre se situait à 261. Il s'agit d'une augmentation de 33,1%. L'an dernier, 204 corps ont été acheminés à l'une ou l'autre des institutions.

Cette tendance à la hausse au cours des dernières années s’explique par la popularité grandissante du don de corps aux établissements d’enseignement. Environ 14% des dépouilles admises en dix ans étaient des corps non réclamés.

À l’Université de Sherbrooke (UdeS), une moyenne de 55 corps est acceptée chaque année. Pour la majorité, il s'agit de dons volontaires. «Il y a des années, c’était deux corps sur trois qui étaient (…) non réclamés», indique Denis Bisson, technicien prosecteur et responsable du laboratoire d’anatomie et de plastination de l’UdeS.

Lors du passage de TC Media au laboratoire d’anatomie de l’UdeS, des étudiants de physiothérapie et d’ergothérapie développaient leurs connaissances de l’anatomie humaine à l’aide de… deux corps embaumés et disséqués.

Ils s’affairaient notamment à cibler et identifier les nerfs, les muscles, les artères, les ligaments et les veines.

Un groupe d’une autre discipline médicale était attendu pour être initié à des techniques chirurgicales sur des segments de membres inférieurs. «Les corps servent aux étudiants et aux médecins en pratique», note Denis Bisson.

De vrais corps?

Pourquoi utiliser des cadavres plutôt que des mannequins? «Les mannequins, ça peut être bon, mais avec un vrai corps humain, on perçoit vraiment l’aspect du 3D, ce qui est réellement important», relate Denis Bisson.

Valéry Bouchard, monitrice en habileté clinique en réadaptation à l’UdeS, abonde dans le même sens. «J’ai fait ma technique au Cégep. On apprenait juste dans un atlas et avec des élastiques reliés d’os à os», raconte-t-elle.

Elle a ensuite suivi le programme d’ergothérapie à l’UdeS où elle a pu manipuler de vrais corps. «Il y a plusieurs couches de muscles. [Avec les vraies dépouilles mortelles], ça nous permet de voir la structure des muscles. C’est vraiment défini. Et chaque corps est différent. Les étudiants voient, par exemple, qu’un nerf ne passera pas au même endroit selon la personne. Dans un atlas, il n’y a pas de variante alors que dans la vraie vie, il y a une panoplie de possibilités», poursuit Mme Bouchard.

Thanatologie

Au Collège Rosemont, le seul établissement au Québec qui forme les thanatologues, l’utilisation de vrais corps revêt une importance capitale.

«La thanatopraxie, c’est une technique invasive. On utilise des piquants, des tranchants et on fait des gestes techniques. Ce n’est pas pratique d’avoir un mannequin. Les étudiants doivent aussi reconnaître ce qu’il se passe. Ils doivent reproduire des traits d’expression. Ça prend de vraies dépouilles», soutient Sophie Benoit, enseignante et responsable de la coordination et du département de thanatologie au Collège Rosemont.

L’établissement collégial est le moins restrictif en termes de condition d’acceptation des corps. «Les étudiants doivent apprendre dans toutes sortes de conditions. C’est souhaité d’avoir des dépouilles de différente apparence pour nos étudiants», enchaîne Mme Benoit.

Nombre de corps offerts à la science selon la région de provenance, par année

Région 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 TOTAL
Bas-Saint-Laurent 1 0 0 2 3 2 1 5 1 1 16
Saguenay-Lac-Saint-Jean 0 1 2 1 1 0 1 1 1 0 8
Capitale-Nationale 29 22 28 40 37 31 26 39 28 22 302
Mauricie-Centre-du-Québec 18 19 42 39 38 48 60 56 65 58 443
Estrie 10 9 17 6 10 11 8 8 11 11 101
Montréal 88 101 92 85 91 83 57 75 78 55 805
Outaouais 0 1 0 0 2 2 2 0 1 0 8
Abitibi-Témiscamingue 1 0 0 0 0 0 0 0 0 0 1
Côte-Nord 2 0 0 0 1 0 0 1 0 0 4
Nord-du-Québec 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine 0 0 0 0 0 1 0 0 1 0 2
Chaudière-Appalaches 1 2 4 2 7 5 5 7 8 5 46
Laval 3 4 6 7 4 4 9 3 5 8 53
Lanaudière 9 9 8 9 4 11 14 10 9 7 90
Laurentides 6 14 9 14 14 24 17 13 10 7 128
Montérégie 28 27 28 37 30 43 44 31 43 30 341
TOTAL 196 209 236 242 242 265 244 249 261 204 2348